Le blog de Dominique Brisson, écrivain et éditrice

Je voudrais cramer encore

Publié dans Humeurs

2018. Cela veut dire aussi que le temps passe.
J'ai 57 ans. Je ne sais plus si je suis rapide ou lente, j'ai tout fait dans le désordre et un peu en vrac dans la vie.
Pareil pour l'écriture. J'ai écrit ma première chanson à 5 ans. Puis je suis passée à autre chose. Puis des poèmes par poignées. Puis stop. Des nouvelles aussi. Mais dans mon coin. J'ai passé beaucoup de temps à ne pas oser. Je me suis mise sur la piste du professorat, par inertie familiale. J'ai eu le salvateur sursaut de ne pas aller jusqu'au bout.
L'envie d'écrire était là, sourde et sounoise même. Elle me regardait d'un air torve, et moi je regardais ailleurs. Jamais en face, trop aveuglant.
J'ai contourné, biaisé, j'ai fait du journalisme. Vivre de sa plume, j'étais fière. Mais je suis tombée dans le cauchemar de l'écriture de communication, assez douée, en plus. Bien rémunérée. J'ai mis presque 30 ans à couper tous les ponts.
Parallèlement, timidement, comme par effraction, j'ai eu des projets d'édition, des vrais.
Mon premier n'est pas allé jusqu'au bout, pourtant, il était bon. À la fin des années 1980, je voulais publier un "grainoir", c'est à dire un livre-objet, mariant du texte et des petits sachets de graines. Le jardin et le livre, mon rêve de bonheur. Pas su vendre l'idée.Tout le monde fait ça maintenant.
On est venu à moi pour d'autres choses, des livres de vulgarisation artistique : la collection Le Temps, créée par Textuel, Voyage à Orsay, pour la RMN. Et les fameux cédéroms "ludo-culturels", Le Louvre, Peintures et Palais et Orsay, Visite virtuelle, qui resteront sans doute le pire tourment de ma carrière, mais ce n'est pas le mot, je n'ai pas de carrière, plutôt de ma vie professionnelle. Cacophonie entre les métiers qui tous se poussaient du col pour se dire auteurs, luttes de pouvoir, malhonnêtetés, batailles par avocats interposés pour se faire reconnaître, j'en suis ressortie essorée.
Le train d'Internet a commencé à démarrer, trois autres cédéroms sont sortis, mais je voulais revenir au livre. Ceux des autres, toujours, comme la direction éditoriale, au Seuil, de Fête des bébés. Et puis autre chose a poussé, sans que je fasse quoi que ce soit pour cela. Sans le vouloir, sans le décider. Sans le faire exprès, j'ai écrit un petit texte qui est devenu Au bonheur des enfants, illustré par Nathalie Novi, à La Martinière. Il était beau, cet album carré à la couverture rembourré ! Et assez vite mis au pilon pour des raisons obscures. J'en ai racheté plein et les ai vendus moi-même, avec succès.
J'ai découvert le monde de l'édition sous le prisme des relations éditeurs-auteurs. Au début, comme tant d'autres, je n'accordais pas une grande importance aux conditions contractuelles incroyablement chétives que l'on m'imposait avec le sourire. Pour Au Bonheur des enfants, je me souviens avoir touché un à-valoir de 50 € et un pourcentage de 3% par livre vendu ! Chez La Martinière, tout de même, qui n'était pas la plus petite maison d'édition du marché... Bref, la militance est venue petit à petit, de plus en plus impérative, mais c'est une autre histoire.

Ce qui est venu tout doux tout doux, aussi, c'est cette petite flamme invisible qui me cramait bien quelque part à l'intérieur mais que je n'alimentais pas, car je n'avais pas compris qu'elle existait : désir d'écrire pour moi, par moi et en moi, envie de se frotter aux mots, de façonner des textes.
J'ai écrit un premier roman, purement, sans d'abord penser publication. Ce fut Cher cousin caché. Longuement mûri, qui a longuement cherché sa fin. Accueilli avec enthousiasme par Syros. 2006. J'avais déjà 46 ans.
Et mon coeur s'est envolé. Pur plaisir. Je n'attendais rien et j'ai eu la joie de m'engouffrer tout à coup dans le monde de la littérature jeunesse, ses rencontres avec des enfants souvent émerveillés, ses salons du livre toniques et ses soirées gaies entre auteurs. J'ai bien aimé. Gros sur la tomate est arrivé très vite, suivi de On dirait le Sud. Même période assez euphorique, allers-retours dans toute la France, regards radieux, fatigue consentie. Parallèlement, le Papillon rouge me commande des livres de nouvelles plus réalistes et pour adultes, exercice d'écriture profitable aux muscles de la narration.
Il y aussi les Lettres d'amour à des petites chipies, éditées par Maylis de Kerangal lorsqu'elle était la magnifique éditrice du Baron perché, et Comment parler aux enfants du Centre Pompidou. 50 ans.

Je fais alors une expérience personnelle sidérante : à trois reprises, je manque, - maladies et accident -, de mourir. Mon corps me lache et le reste ne comprend rien. C'est l'errance, où est l'erreur ? La renaissance passe par la création de la maison d'édition Cours toujours. Mais dans la bagarre, je ne trouve plus la petite flamme fragile qui me brûlait auparavent assez pour produire de l'écriture. Il y a quand même un retour de flamme, c'est Une vie merveilleuse, dont le titre dit exactement l'inverse du propos... Un propos trop âpre, non pas pour les adolescents à qui Syros le voue, mais pour les prescripteurs qui font le succès de ce genre de livre. Parents, profs, documentalistes, sont embarassés par cette histoire de jeune fille auto-destructrice. Moi, j'ai travaillé son écriture sur le fil du rasoir, je me suis dépecée. C'était bien.

C'était il y a quatre ans. Depuis, je rame, je crois. Je me suis passée commande de certains textes (Ma poule, Nos jardins secrets) dans ma maison d'édition... tout en me reprochant de le faire... tout en trouvant de bonnes raisons de le faire... Mais je ne parviens plus à avoir le moindre désir d'écrire pour la tranche d'âge que j'avais spontanément atteinte, c'est-à-dire les 10-12 ans.
Je me sens dans un autre monde. Comme si j'étais passée derrière un mur de verre. Pas de demi-tour possible. Et devant, me verre est opaque, je ne vois pas très bien.
J'écris, oui, mais j'ai surtout conscience de l'incommensurable vacuité du geste. Tant et tant d'écrivains inspirés brûlent les planches, consument les lecteurs, nourrissent les feux du désir. J'ai plusieurs manuscrits en cours, des ovnis pour la plupart, des textes de traverse, sans "cible", et transgenre. Je n'ai jamais su faire simple...
Je suis devenue éditrice. Je rêve de porter des textes sensibles et contemporains dans les mains et les coeurs de lecteurs ravis... Je travaille avec des écrivain.e.s dont j'admire le talent : Lucien Suel, Ella Balaert, Philippe Moreau-Sainz, et bientôt Jacques Darras. Je souffre de ne pas pouvoir rajouter un zéro derrière le nombre de leur exemplaires vendus ! C'est un autre désir, une autre flamme.
J'ai 57 ans, et je voudrais cramer encore.

 

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Publié à 15:13, le 4/02/2018,
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Oser

N'hésites pas, edites-toi ! Édites tes ovnis ! Ils trouveront certainement un public non formaté !

Laura Millaud - 19:07 - 4/02/2018


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Je publie depuis 1992. Des cédéroms, des documentaires, des livres... Plus je grandis et plus j'aime écrire de la fiction : albums, romans, récits, poésie... Et depuis 2012, j'ai voulu moi aussi éditer des livres, à ma manière, en fondant les Editions Cours toujours. Ici, je partage avec vous mes actualités et humeurs professionnelles, points de vue et étonnements, rencontres avec les gens et les mots, genèses et histoires de projets en écriture.

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