Allô la Lune ? Ici, Dominique Brisson
• 12 juin 2007 - Hallucinant Patrick Grainville
Pour moi, les oeuvres de Patrick Grainville sont des livres d'images.
"
Je vois le couple des loups. Je sais qu'il ne peut s'agir que du grand mâle et de la grande femelle : Soliman
et Shéhérazade. Ils se reposent dans une cuvette où flotte une ombre
légère, une lueur filtrée de soleil. C'est un creux où la pierre plate
et lisse alterne avec de rousseurs de mousse et des bleus de bruyère. La louve est couchée sur le flanc
et l'on voit son ventre énorme et pesant. Le loup est assis à côté
d'elle... Il regarde vers moi, vers les rochers... Je me tapis de mon
mieux contre le vent. Il écoute, attend et se rassoit.
Tantôt, il incline le cou, flaire sa louve et lui lèche le museau. Elle
s'étire davantage, déploie sa toison gonflée dans la pénombre. Soliman
se couche à son tour, sans basculer de côté, appuyé sur ses pattes. Il
s'est placé bien en face de Shéhérazade qu'il regarde attentivement. Toute la pelisse royale
de la belle. Il pointe son museau calme vers elle. Sans se détourner
comme le font si souvent les animaux méfiants, furtifs. Non, rien ne le
distrait de sa compagne et de son flanc écarquillé, bosselé. Alors il
vient s'allonger contre elle. Pas comme un mâle dominateur,
mais dans sa courbe, dans son creux, presque contre le ventre
volumineux. Son museau, au-dessous de celui de la femelle, se redresse,
le cou saille, et Shéhérazade
lèche la truffe de Soliman. Les langues se rejoignent, se décalent vers
les poils des joues qu'elles explorent pour se retrouver, se laper. Le
loup s'abandonne davantage dans la cuve des mousses et des minéraux
lisses. L'arc de sa fourrure s'épanche contre le flanc de la grande
femelle dont la tête s'étire voluptueusement, appuyée maintenant sur la
nuque renversée de Soliman. Les deux museaux se superposent, fuselés,
figés de béatitude .
"
Extrait de La Joie d'Aurélie, p 177, Points
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